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Communication des abeilles : danses, phéromones, sons

Une colonie d'abeilles fonctionne sans chef d'orchestre central. Les 30 000 à 60 000 individus prennent des décisions collectives — quand essaimer, où récolter, quelle source de nectar privilégier — grâce à un système de communication remarquablement précis, mêlant danses chorégraphiées, signaux chimiques, vibrations et échanges directs. Cet article décrit les quatre canaux principaux, en s'appuyant sur les travaux fondateurs de Karl von Frisch et les recherches plus récentes de l'INRAE.

Vue d'ensemble : 4 canaux complémentaires

1. Les danses : un langage spatial unique chez les invertébrés

Le décodage par Karl von Frisch

L'éthologiste autrichien Karl von Frisch a démontré dans les années 1940-1950 que les ouvrières butineuses, après avoir trouvé une source de nourriture, exécutent une danse codée sur les rayons verticaux de la ruche. Son ouvrage The Dance Language and Orientation of Bees (1967) reste la référence, et lui a valu le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1973.

Danse en rond (Rundtanz)

  • Contexte : source de nourriture à moins de 50–100 m de la ruche.
  • Description : la butineuse parcourt un cercle, change de sens, repart, en répétant le motif.
  • Information transmise : présence d'une source proche, mais ni distance précise ni direction.

Danse en huit ou « frétillante » (Schwänzeltanz, waggle dance)

C'est la forme la plus sophistiquée — et l'une des seules communications symboliques connues hors mammifères :

Encodage de la distance : la durée de la phase frétillante (waggle phase, abdomen oscillant rapidement) augmente avec la distance — approximativement 75 ms de frétillement par 100 m, soit environ 1 seconde par kilomètre. Au-delà de ~7 km, la précision diminue fortement.

Encodage de la direction : la danse a lieu sur le rayon vertical, dans l'obscurité de la ruche. L'angle entre la ligne de frétillement et la verticale reproduit l'angle entre le soleil et la direction de la cible vu depuis l'entrée de la ruche.

  • Frétillement vertical, vers le haut → cible dans la direction du soleil.
  • Frétillement vertical, vers le bas → cible à l'opposé du soleil.
  • Frétillement à 60° à droite de la verticale → cible à 60° à droite du soleil.

Les abeilles recrutent ainsi des congénères qui partent voler dans la bonne direction, sur la bonne distance, sans avoir vu elles-mêmes la source. Plusieurs danseuses concurrentes (plusieurs sources de nectar) déclenchent une « élection démocratique » : la source la plus riche est dansée plus longuement, recrute plus, et finit par dominer.

Danse vibratoire (dorso-ventral abdominal vibration, DVAV)

Une ouvrière saisit une congénère et la secoue rapidement. Ce signal augmente l'activité de la receveuse — souvent utilisé pour mobiliser des butineuses en début de journée ou pour stimuler la reine avant l'essaimage.

2. Les phéromones : un téléphone chimique permanent

Les phéromones sont des molécules volatiles ou de contact émises par une abeille et perçues par les autres via les antennes. La colonie en utilise plus de 40 différentes. Trois grands rôles :

Phéromones de la reine

La phéromone mandibulaire de la reine (QMP — Queen Mandibular Pheromone) est un mélange dominé par l'acide 9-oxo-déc-2-énoïque (9-ODA). Elle :

  • inhibe le développement des ovaires des ouvrières ;
  • attire les ouvrières (formation de la « cour ») ;
  • attire les faux-bourdons lors du vol de fécondation ;
  • stabilise la colonie (perte de QMP → essaimage ou supersédure).

Détails dans la page dédiée Phéromones de la reine.

Phéromone d'alarme

Quand une ouvrière pique ou se sent menacée, elle libère depuis sa glande de Koschevnikov un mélange dominé par l'acétate d'isopentyle (odeur de banane mûre). Cette molécule recrute en quelques secondes les autres gardiennes — qui piquent à leur tour la même cible. C'est pourquoi un ennemi piqué une fois en attire dix.

Conseil apicole : enfumer immédiatement la zone après une piqûre masque la phéromone d'alarme et évite la cascade défensive.

Phéromone de Nasanov

Émise par la glande de Nasanov (face dorsale du dernier segment abdominal), elle attire les congénères vers un point précis : une nouvelle source d'eau, une entrée de ruche après orientation, un essaim en train de se reformer sur une branche. Comportement caractéristique : abdomen relevé, ailes battant pour ventiler l'odeur.

3. Les sons et vibrations

La ruche est sonore. Plusieurs signaux acoustiques ont été identifiés :

  • Piping (toot) de la reine : la jeune reine émergée pousse des « tût-tût » à 400 Hz pour signaler sa présence aux ouvrières et défier ses rivales.
  • Quacking : les futures reines encore dans leur cellule royale répondent par un son plus grave — la première à émerger essaiera de tuer ses sœurs avant qu'elles ne sortent.
  • Stop-signal : une vibration brève (~380 Hz, 150 ms) qu'une butineuse adresse à une danseuse en la heurtant tête contre thorax, pour signaler que la source en question est devenue dangereuse (prédateur observé). Elle inhibe le recrutement.
  • Bourdonnement collectif : intensité et fréquence varient avec la température, le stress, la préparation à l'essaimage. Les capteurs sonores IoT (Bee2Beep, Optibee) exploitent ces variations pour détecter à distance l'imminence d'un essaimage.

4. La trophallaxie : nourriture + information

La trophallaxie n'est pas qu'un transfert d'aliment : c'est un véhicule de signaux chimiques (hormones juvéniles, peptides, phéromones internes) qui circulent dans toute la colonie en quelques heures. Des études ont montré qu'une ouvrière reçoit en moyenne 6 à 8 trophallaxies par jour.

5 faits utiles à l'apiculteur

  1. Source de nectar à plus de 100 m : si l'on voit les butineuses faire la danse en huit, on sait que la miellée principale est éloignée. La direction donnée à la ruche peut être déduite si l'on observe à l'ouverture en plaçant un cadre noir face soleil.
  2. Une seule piqûre attire les autres : la phéromone d'alarme persiste 10–20 minutes. Enfumer la zone et s'éloigner casse la cascade.
  3. L'odeur de banane = signal d'alarme : porter un vêtement parfumé fruité (en particulier banane) près d'une ruche peut déclencher des piqûres.
  4. Le piping de la reine est audible par l'apiculteur attentif au moment de la visite : il indique une jeune reine émergée, donc soit une succession en cours, soit une post-essaimage.
  5. Capteurs sonores : depuis les années 2020, plusieurs dispositifs IoT analysent en continu le bourdonnement pour détecter l'essaimage 24–48 h avant qu'il n'ait lieu.

Pour aller plus loin

Sources