Ennemis naturels de l'abeille : prédateurs, parasites, pathogènes
Une colonie d'abeilles, par sa concentration en individus et ses réserves de miel, est une cible attirante pour de nombreux organismes. L'apiculteur doit savoir identifier ces ennemis, distinguer les vrais dangers (varroa, frelon asiatique, loques) des nuisances tolérables (fausse teigne dans un stockage de cires usagées), et appliquer les bonnes mesures de prophylaxie. Cet article passe en revue les ennemis les plus fréquents en France métropolitaine.
Vue d'ensemble : 4 catégories d'ennemis
1. Les insectes prédateurs
Frelon asiatique — Vespa velutina nigrithorax
La menace #1 en France métropolitaine depuis ~2015.
- Origine : Chine méridionale, arrivé en France en 2004 (Lot-et-Garonne, importation accidentelle par bateau).
- Présence actuelle : >80 % du territoire français, étend aussi à l'Espagne, Portugal, Italie, UK, Allemagne.
- Comportement : « vol stationnaire » devant l'entrée de la ruche. Capture les ouvrières en vol, les emporte au nid, prélève le thorax pour nourrir le couvain.
Impact : un nid mature (3 000 individus à fin été) peut détruire plusieurs colonies dans un rayon de 700 m. Au-delà de la prédation, le stress du « front d'attaque » paralyse le butinage et fait mourir la colonie d'inanition.
Défense :
- Pièges sélectifs au printemps (mars-mai) pour capturer les fondatrices avant qu'elles n'établissent le nid.
- Réducteur d'entrée (5,5 mm) qui laisse passer les abeilles mais bloque le frelon — utile aux ruchers sentinelles.
- Muselières / harpes électriques : grilles électriques devant les ruches qui foudroient les frelons.
- Destruction des nids : signalement obligatoire via la mairie ou frelonasiatique.fr. Intervention par pompiers ou professionnels (gratuit ou subventionné selon départements).
Frelon européen — Vespa crabro
- Présent partout en Europe, indigène.
- Prédateur opportuniste, mais bien moins agressif que le frelon asiatique.
- Pertes acceptables sur colonies fortes — pas de mesure spécifique requise.
Guêpes (Vespula germanica, V. vulgaris)
Surtout problématiques en fin d'été et automne : elles entrent dans les ruches faibles pour piller le miel. Symptôme : agitation devant la planche d'envol, traces de combat (ailes brisées).
Défense : réduire l'entrée, écarter les ruches faibles, ne pas laisser de hausses ouvertes ou de cire en plein air.
2. Les parasites
Varroa destructor — l'ennemi #1 historique
La cause #1 documentée de mortalité hivernale.
- Acarien de 1,1 × 1,6 mm visible à l'œil nu sur l'abdomen de l'abeille.
- Cycle : femelles fondatrices entrent dans une cellule de couvain juste avant l'operculation (préférentiellement faux-bourdon), se reproduisent à l'intérieur, leurs descendants émergent avec la jeune abeille.
- Effets directs : ponction d'hémolymphe et de corps gras → affaiblissement, malformations.
- Effets indirects : transmission de virus (DWV — Deformed Wing Virus, ABPV, CBPV). Le DWV est le principal coupable de la mortalité hivernale.
Présence en France : arrivé en 1982 (Alpes-Maritimes). Aujourd'hui : 100 % des ruches infestées en métropole.
Gestion : traitements obligatoires en fin d'été (post-récolte) + en hiver (acide oxalique). Voir Lutte contre le varroa.
Fausse teigne — Galleria mellonella
Papillon nocturne dont les larves se nourrissent de cire (sur les rayons inutilisés ou les colonies faibles). Peu dangereux pour une colonie forte : les ouvrières expulsent activement les larves. Devient problématique :
- sur cadres stockés sans précaution → cadres détruits en quelques semaines ;
- sur colonie affaiblie → infestation rapide d'un cadre par les larves.
Défense : stocker les cires usagées au congélateur (-20 °C, 48 h tue tous les stades), ou avec acide acétique 80 % en chambre fermée.
Aethina tumida — petit coléoptère de la ruche
- Origine : Afrique sub-saharienne.
- Arrivée en Europe : Italie (Calabre) en 2014. Pas encore établi en France métropolitaine au 2026, mais surveillance ANSES active.
- Impact : larves se nourrissent du couvain, du miel, du pollen. Détruisent rapidement les colonies tropicales.
À déclarer obligatoirement si suspicion (espèce réglementée).
Braula coeca — le « pou de l'abeille »
Diptère sans ailes accroché à l'abdomen de la reine ou des ouvrières. Rare en France, sans impact significatif sur la colonie. Disparu de la plupart des ruchers traités contre varroa (les acaricides l'éliminent indirectement).
3. Les pathogènes
Loque américaine — Paenibacillus larvae
La plus grave des maladies du couvain. Bactérie sporulée qui infecte les jeunes larves.
Symptômes :
- couvain en « mosaïque » (alvéoles operculées dispersées entre vides) ;
- opercules affaissés, percés ;
- larve morte brun-café, filante (test de l'allumette : on plonge une allumette dans la cellule, on retire — la larve s'étire en filament de 2-3 cm) ;
- odeur de poisson pourri.
Action : maladie réputée contagieuse, déclaration obligatoire (auprès du DDPP / GDSA). Destruction complète de la colonie (incinération) ; pas de traitement antibiotique autorisé en Europe pour les colonies de production. Les spores survivent plus de 50 ans dans la cire et le miel.
Loque européenne — Melissococcus plutonius
Moins grave, infecte les larves jeunes (3-5 j). Pas réputée contagieuse au sens réglementaire, mais affaiblit fortement la colonie. Traitement : changement de reine + cadres propres + parfois antibiothérapie sur ordonnance vétérinaire.
Nosémose — Nosema apis et N. ceranae
Microsporidie (champignon) qui infecte le tube digestif de l'abeille adulte. Affaiblissement chronique, dysenterie (souillures de la planche d'envol), réduction de la ponte. N. ceranae (arrivée vers 2003) a largement remplacé N. apis en France.
Diagnostic : microscopie d'un broyat d'abeilles (laboratoires GDSA, ANSES).
Prévention : limiter le stress, rotation des cadres tous les 3-4 ans, nourrissement protéique au printemps.
Virus
Plus de 20 virus identifiés chez l'abeille. Les plus importants :
- DWV — Deformed Wing Virus : transmis par varroa, cause des ailes malformées et une mortalité hivernale élevée.
- CBPV — Chronic Bee Paralysis Virus : tremblements, ouvrières noires sans poils, mortalité massive devant la ruche. Pas de traitement.
- ABPV — Acute Bee Paralysis Virus, IAPV, SBV (sacbrood) : effets divers, généralement liés à la coïnfection varroa.
4. Les vertébrés
Oiseaux
- Pic vert (Picus viridis) : perfore les ruches en hiver pour atteindre la grappe. Solution : grillage anti-pic.
- Mésange charbonnière : tape contre la planche d'envol en hiver, mange les ouvrières qui sortent. Dégâts limités sauf hiver très rigoureux.
- Guêpier d'Europe (Merops apiaster) : prédateur estival des butineuses. Localement important dans le sud, marginal en moyenne.
Mammifères
- Ours brun : très destructeur, en France uniquement Pyrénées et Alpes (très local). Clôture électrique 4 fils 6 000 V.
- Blaireau, fouine : renversent les ruches faibles, surtout en hiver. Solution : socle béton + sangle.
- Souris, mulot : entrent en hiver par les fentes des planchers, font leur nid dans la grappe. Solution : portière mouseguard avant l'automne.
Synthèse : niveau de menace en France métropolitaine 2026
| Ennemi | Niveau de menace | Présence | Traitement obligatoire |
|---|---|---|---|
| Varroa destructor | 🔴 Très élevé | 100 % | Oui (2 fois/an) |
| Frelon asiatique | 🔴 Très élevé | ~85 % du territoire | Signaler nids |
| Loque américaine | 🟠 Très grave (rare) | Sporadique | Déclaration obligatoire |
| Nosémose | 🟡 Chronique | Très commune | Non |
| DWV / CBPV | 🟠 Sérieux | Très commun (via varroa) | Non |
| Loque européenne | 🟡 Modéré | Sporadique | Non |
| Fausse teigne | 🟢 Faible | Universelle | Non |
| Aethina tumida | ⚪ Vigilance | Absente (UE Italie) | Si suspicion |
| Frelon européen | 🟢 Faible | Universelle | Non |
| Pic / blaireau / ours | 🟢 Local | Selon zone | Non |
5 faits utiles à l'apiculteur
- Test de l'allumette pour la loque : à pratiquer dès qu'un couvain en mosaïque est observé. En cas de filament collant > 2 cm + odeur de poisson, suspecter la loque américaine et appeler le GDSA / vétérinaire.
- Frelon asiatique = piégeage de printemps : 1 fondatrice tuée en mars = 1 nid en moins en septembre = ~3 000 frelons évités.
- Comptage varroa = mesure objective : utiliser un lange graissé sous le plancher grillagé tous les mois pour estimer la charge. Au-delà de 5 varroas/jour en juillet, intervention urgente.
- Cires stockées au congélateur : 48 h à -20 °C tue tous les stades de fausse teigne. Plus efficace que les vapeurs d'acide acétique pour de petits volumes.
- Mortalité massive devant la ruche : suspecter CBPV (ouvrières noires brillantes, tremblantes) ou intoxication aiguë pesticide (matin après traitement aérien sur culture voisine). Conserver un échantillon de 30-50 abeilles au congélateur pour analyse ANSES.
Pour aller plus loin
- Cycle de vie des abeilles — à quels stades les pathogènes frappent.
- Pollinisation et écosystème — déclin global et causes multifactorielles.
- Durée de vie par caste — vitellogénine et résistance hivernale.
- Lutte contre le varroa — protocole détaillé.
Sources
- ANSES — Plate-forme d'épidémiosurveillance en santé animale (ESA), thématique abeille. plateforme-esa.fr/abeille.
- ITSAP-Institut de l'abeille — Fiches sanitaires. itsap.asso.fr.
- MNHN — Vespa velutina nigrithorax, fiche INPN.
- WOAH (ex-OIE) — Code sanitaire pour les animaux terrestres, chapitre abeilles. woah.org.
- Rosenkranz, P., Aumeier, P. & Ziegelmann, B. (2010). Biology and control of Varroa destructor. Journal of Invertebrate Pathology 103, S96–S119.
Cet article décrit les principales menaces sanitaires connues. Il ne remplace pas une consultation vétérinaire ni un contact avec le GDSA en cas de mortalité anormale. Pour toute maladie réputée contagieuse (loque américaine, Aethina tumida), la déclaration aux services vétérinaires est obligatoire en France.